Groupe JOGOO, Philosophie africaine. Débats & questions

Philosophie africaine

Historique

Selon Théophile Obenga, on peut distinguer quatre grands moments de la philosophie africaine écrite : l’époque pharaonique, l’époque patristique, l’époque musulmane et négro-musulmane, et l’époque négro-africaine contemporaine.

  1. Moment 01

    Antiquité pharaonique

    ≈ 2780 – 2260 av. notre ère

    L’époque pharaonique est la longue phase durant laquelle on distingue ce qui est considéré comme la philosophie égyptienne. Au sujet de son « africanité », Cheikh Anta Diop a essayé d’élever l’idée d’une Égypte nègre au niveau d’un concept scientifique opératoire. Aujourd’hui, presque tous les spécialistes reconnaissent une dimension africaine à la civilisation égyptienne.

    Les enseignements, souvent identifiés à la sagesse, formaient un genre littéraire très prisé pendant plus de deux millénaires et demi. Ce genre possède sa propre désignation égyptienne : « sbayt », du verbe « seba » (enseigner, instruire). Leur but était de fournir des instructions sur les règles de vie : règles morales, bonne conduite avec l’entourage, maîtrise de soi.

    Petit ou grand, noble ou paysan, homme ou femme : on respecte celui ou celle à qui l’on adresse la parole. La vertu d’obéissance, fondée sur une bonne écoute, était appelée sdm. Le tout culminait vers le Bien, le Bon, le Beau, le Parfait : nfr. Les principaux textes de cette période sont les Textes des pyramides, l’Inscription de Shabaka, les Maximes de Kagemni et de Ptahhotep.

    « Ne sois pas orgueilleux de ton savoir, mais prends conseil de l’ignorant comme de l’homme cultivé, car les limites de l’art ne peuvent être atteintes et il n’y a pas d’artiste qui ait complètement acquis sa maîtrise. » , Ptahhotep.

  2. Moment 02

    Patristique médiévale

    Ier – Ve siècle

    L’époque patristique regroupe des penseurs de la chrétienté en général, mais qui en grande partie sont du monde égyptien et nord-africain. Quelques figures du premier siècle : Claudius Maximus, Javolenus Priscus, Apulée, Fronton, Pertinax , tous de Carthage.

    Dans ce moment de la philosophie africaine, Obenga signale la figure d’Augustin, né à Thagaste, dans l’Algérie actuelle.

Médersa de Sankoré, Tombouctou (Mali)
La médersa de Sankoré, Tombouctou (Mali) , l’un des grands centres de recherche de la pensée négro-musulmane médiévale, avec les écoles de Gao et de Djenné.Photo Ondřej Havelka, CC BY-SA 4.0.
  1. Moment 03

    Modernité musulmane et négro-musulmane

    843 – 1556

    Elle couvre les VIIe–XVIIe siècles, avec des noms comme Ibn Bâjja, Ibn Battûta, Al-Tahâwî et Ibn Khaldûn, bien connu pour ses travaux d’histoire universelle.

    Pour la pensée négro-musulmane médiévale, Obenga signale les grands centres de recherche que furent Tombouctou et son université de Sankoré, l’école de Gao, celle de Djenné , qui a particulièrement influencé les grands empires soudanais , ou encore Mohammed Bagayogo, qui eut pour étudiant Ahmed Baba. Jean-Marie Van Parys note que cette distinction ne tient pas compte de la pensée éthiopienne des XIVe–XVe siècles : Skendes, Zera Yacob et Walda Heywat.

  2. Moment 04

    Critique contemporaine

    XVIIIe siècle – aujourd’hui

    Inaugurée au XVIIIe siècle, elle est marquée par la figure d’A. W. Amo, puis par la pensée panafricaniste du XIXe siècle, dont Edward W. Blyden est l’une des figures les plus représentatives. Le panafricanisme, d’abord simple expression de solidarité fraternelle entre peuples de couleur, devient un mouvement de réhabilitation des droits civiques des Noirs. W. E. B. Du Bois, qui fonde la N.A.A.C.P. en 1908, en est considéré comme le véritable père ; il permettra l’organisation des congrès panafricains (Paris 1919, Londres 1921 et 1927…).

    C’est dans ce contexte que naît la Négritude, expression artistique et littéraire de l’éveil des consciences africaines. Au plan philosophique, la création de Présence Africaine , qui inaugure sa maison d’édition en publiant en 1948 La philosophie bantoue de Placide Tempels , est un moment fondateur. Les controverses pour ou contre Tempels sont depuis le point de départ de bien des intuitions contemporaines.

    On admet traditionnellement trois courants dans la philosophie africaine contemporaine , l’ethnophilosophie, la tendance critique et la tendance idéologique , auxquels s’ajoute de plus en plus une tendance conciliatrice (herméneutique et/ou professionnelle).


Critique contemporaine

Les courants

La tendance ethnophilosophique

L’ethnophilosophie voudrait valoriser l’héritage culturel africain pour y déceler la « philosophie » véhiculée dans les mythes, contes, récits et épopées. Le plus fidèle épigone de Tempels est le Rwandais Alexis Kagame (La philosophie bantu-rwandaise de l’être, 1956). On peut aussi y ajouter Basile Juléat Fouda, Niamkey Koffi et Alassane N’Daw.

Elle se veut revendicatrice d’une anthropologie propre : une humanité philosophique propre à l’Africain. Tempels résume l’ontologie bantoue autour de la force vitale : la vie intense et totale ; la fécondité ; l’union vitale avec les autres êtres , « l’isolement nous tue ». Le concept d’« ethnophilosophie » sera forgé par M. Towa, dans une perspective critique.

La tendance critique

Inaugurée par la critique de F. Crahay (« Le décollage conceptuel ») juste après la parution de l’ouvrage de Tempels, la tendance critique affirme un besoin de « sérieux philosophique » : un penser par soi-même plutôt que par procuration, dans une formulation textuelle rigoureuse.

F. Eboussi (« Le Bantou problématique ») relève les insuffisances de Tempels : pétition de principe, généralisation hâtive, nivellement des différences. Hountondji affirme : « Je dis qu’il n’y a pas de philosophie dans les proverbes. » Pour Towa, la philosophie est essentiellement sacrilège et ne saurait se réfugier derrière des autorités toutes faites.

La tendance idéologique

Courant dit pratique, souvent considéré comme « tendance idéologique » : un ensemble d’idées orientées vers un but pratique. Il se veut le porte-étendard de la recherche d’une unité politique, sociale et culturelle du peuple noir. On y range la Négritude de Senghor, l’humanisme africain de Kaunda, le socialisme africain de Nyerere, le consciencisme de Nkrumah et l’authenticité de Mobutu.

Pour Nkrumah, « le consciencisme est l’ensemble, en termes intellectuels, de l’organisation des forces qui permettront à la société africaine d’assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et de les transformer de façon qu’ils s’insèrent dans la personnalité africaine ».

La tendance conciliatrice (herméneutique et/ou professionnelle)

L’idée d’une quatrième tendance est présente chez Henry Oruka Odera, qui note chez les jeunes chercheurs le souci de donner à la philosophie africaine une figure académique et professionnelle.

Inspirée d’A. J. Smet, la tendance conciliatrice vise à reconsidérer le passé culturel africain en termes de « reprise ». Son expression principale est l’herméneutique de la discursivité (J. Kinyongo) ; sa deuxième orientation est la philosophie fonctionnelle, qui , à la suite des étudiants de Lubumbashi , retient le coq comme image de la philosophie africaine, symbole du réveil qui conduit les hommes au travail. C’est de cette intuition que le Groupe tire le nom de sa revue : Jogoo.

W. E. B. Du Bois

W. E. B. Du Bois (1868-1963), fondateur en 1908 de la N.A.A.C.P., considéré comme le véritable père du panafricanisme organisé , il permettra l’organisation des congrès panafricains de Paris (1919), Londres (1921, 1927), moments fondateurs de l’éveil des consciences africaines qui donnera naissance à la Négritude.Portrait par James E. Purdy, 1907 , domaine public.