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Mythologies négro-africaines et rationalité philosophique
Hervé Marius Benoit Amenguele Nyimi & Ingrid Selva Madounyem (Université de Yaoundé I)
La pensée africaine a connu une évolution significative, passant d’une approche mythologique à une approche plus rationnelle, favorisée par la colonisation, la christianisation, l’islamisation, les échanges culturels et les progrès scientifiques. Après une prise en charge terminologique du mythe (Comte-Sponville, Lalande) et de la raison, l’article examine le rôle des mythologies dans la société africaine traditionnelle (cosmogonies héliopolitaine, hermopolitaine, Beti-Bulu-Fang, Dogon, Yoruba, Zoulou, Bantu), puis les raisons de la transition : héritage colonial, émergence de la science occidentale, idées des Lumières, formation d’une élite intellectuelle. Chez Senghor, cité par Hountondji, la distinction se joue entre le sens de l’abstrait et celui du concret.
02
Répondre à la crise de la raison
Mahamadé Savadogo (Université Joseph Ki-Zerbo, Ouagadougou)
Une compréhension dominante de la décolonisation des sciences s’emploie à brouiller l’écart entre mythe et raison. Est-il possible de répondre au diagnostic de crise de la raison sans réhabiliter le mythe ? L’École de Francfort (Horkheimer et Adorno, puis Habermas dissociant raison instrumentale et raison communicationnelle) et la dissociation post-hégélienne entre le rationnel et le raisonnable (Éric Weil) ouvrent une voie. La portée du mythe n’est pas épistémologique mais politique : il ne vise pas un savoir mais la consécration d’un pouvoir réservé à une minorité. Contre la domination justifiée par le mythe, il s’agit de formuler une rationalité minimale : acceptation du débat sur le plan théorique, démocratisation de l’accès au pouvoir sur le plan politique.
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Mythologies africaines : à la recherche de sens et d’intelligibilité
Bouhssine Sidi Mohamed (Fès)
Riche de ses mythologies, l’Afrique possède un patrimoine culturel inestimable, souvent marginalisé mais porteur d’inspiration pour la pensée contemporaine. L’article explore trois axes : le mythe comme épistémè africaine (cosmogonies, anthropologies, axiologies : Dogon, Senghor, Hampâté Bâ, Eboussi Boulaga) ; les défis de l’interprétation, entre essentialisation et exotisation (Mbembe) et exigence critique (Pépin, Ricœur) ; la réappropriation du mythe dans le monde contemporain, non pour reproduire les traditions mais pour les réinterpréter (Diagne, Djibril Diop Mambéty et le mythe de Mami Wata, Soyinka, Sarr), dans une démarche herméneutique de décryptage constant du sens.
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Le problème idéologique dans le procès du mythe chez Marcien Towa
Ramsès Nzenti Kopa (Université de Dschang)
Le procès du mythe a divisé la philosophie africaine des années 1960-1970 : rationalistes intransigeants (Towa, Elungu, Hountondji) contre tenants du mythe comme mode de philosopher. Le « rationalisme critique progressiste » de Towa va d’une dévaluation du mythe (récit sacré opposé à une philosophie « essentiellement sacrilège », sur les plans historique, méthodologique, épistémologique et éthico-politique) à une réévaluation pédagogique du mythe comme présentation populaire du vrai, « psychagogique » au sens de Platon. Mais lorsque Towa invite la philosophie africaine à s’idéologiser (à la manière du Consciencisme de Nkrumah), n’est-il pas en train de l’inviter à embrasser un mythe moderne, l’idéologie ressemblant, selon Lévi-Strauss, à la pensée mythique ?
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Le corps vécu comme matrice de sens mythique : approche phénoménologique
Nadia Chafai & Oumaima Sriti (Université de Fès)
Dans le sillage de la phénoménologie de Merleau-Ponty, l’article examine comment le corps, en tant qu’expérience vécue, émerge comme source de sens dans les récits mythiques africains. Le « corps propre » (Leib) est le lieu fondamental où le monde se dévoile ; il fonde une ontologie affective de la chair. L’exemple retenu est le mythe zoulou d’Uncama : poursuivant un porc-épic, il tombe dans son terrier et passe dans le monde des âmes défuntes ; son corps perd ses repères spatiaux, devient un corps exposé, se met à marcher à reculons. Le mythe africain permet ainsi de penser l’initiation non comme acquisition de savoirs, mais comme passage par une vulnérabilité radicale.
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Les mythes fondateurs du Maghreb et l’imaginaire des jeunes
Nabila El Fahmy (Fès)
Les mythes fondateurs du Maghreb puisent dans un croisement de traditions berbères, arabes et africaines : la reine amazighe Kahina, le prince numide Jugurtha, le géant Antée. Leur transmission, par les conteurs et les grand-mères, participait à la construction d’une conscience historique partagée. Dans un monde globalisé où les récits hégémoniques dominent, les contes locaux risquent d’être relégués au folklore. La réponse réside dans la capacité du conte à se réinventer : films d’animation, bandes dessinées, séries audios, spectacles interactifs. La conteuse se fait médiatrice entre les voix anciennes et les attentes actuelles : écologie, genre, migration.
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Au-delà de l’anthropocentrisme, du biocentrisme et du cosmocentrisme : l’universisme comme philosophie africaine de l’écologie
Ignace Bertrand Tchinemang, alias Sé-Ankh (chercheur indépendant)
La philosophie contemporaine de l’écologie, telle qu’élaborée en Occident, oscille entre trois doctrines : anthropocentrisme (Ferry, « écologie superficielle » de Naess), biocentrisme (Peter Singer, animalisme, véganisme) et cosmocentrisme (« écologie profonde »). Toutes trois restent exclusivistes, prisonnières du « Grand paradigme d’Occident ». Une véritable philosophie africaine de l’écologie devrait se fonder sur un paradigme endogène : le « paradigme du croisement » de Mbog Bassong : la spirale, la Maât, loi d’organisation de l’énergie universelle. L’« universisme écosophique » tisse les préoccupations humanistes, biocentriques et cosmocentriques dans une même toile harmonieuse. Comme le conseillait Meinrad Hebga : ni isolationnisme, ni universalisme naïf, ni eurocentrisme aliénant.
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Le mythe d’avènement des Ñoole dans la culture wolof : enjeux de la stratification sociale
Ibou Dramé Sylla (Université Cheikh Anta Diop de Dakar)
En tant que récit sacré, le mythe traduit la volonté de percer les mystères de l’univers et d’expliquer les phénomènes de la vie sociale (Ibrahima Sow). Le mythe qui explique l’origine des Ñoole chez les Wolof en fait la caste la plus inférieure : un homme meurt avant la consommation de son mariage ; un sage suggère à la veuve d’avoir des relations avec le défunt ; elle donne naissance à l’ancêtre des Ñoole, qui se décomposent rapidement après leur mort. Selon Abdoulaye-Bara Diop, l’origine mythique est biologique, l’origine historique culturelle : le mythe renverse l’ordre réel des choses, c’est la bassesse de la fonction sociale qui « explique » la nature biologique inférieure, et non l’inverse. Le récit mythique devient élément d’explication et de légitimation de l’ordre existant.