Groupe JOGOO, Philosophie africaine. Débats & questions

Édito de la semaine · L'invitée

EN MÉMOIRE DE TANELLA BONI

Femme, Africaine, Philosophe, Poétesse

Marina Konan · Université Félix Houphouët-Boigny / marinakonanmk@gmail.com

Marina Konan · Université Félix Houphouët-Boigny / marinakonanmk@gmail.com

20 septembre 2026

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« Habiter, c’est inventer de la vie là où il n’y en a pas. »
Tanella Boni, Habiter selon Tanella Boni, Paris, Museo Éditions, coll. « Paradisier », 2018
Rencontre entre Tanella Boni et Paulin Hountondji dans le monde intelligible
Rencontre entre Tanella Boni et Paulin Hountondji dans le monde intelligible

Que retenir d’un si grand esprit ? Une œuvre abondante, assurément. Une carrière universitaire remarquable. Des romans, des essais et des recueils poétiques qui continueront d’être lus. Mais une œuvre ne se mesure pas seulement au nombre de livres qu’elle laisse derrière elle. Elle se reconnaît aussi aux questions qu’elle transmet aux vivants. Celle que nous lègue Tanella Boni pourrait être formulée ainsi : comment habiter humainement un monde qui devient, pour tant de femmes et d’hommes, de plus en plus inhabitable ?

Notice biobibliographique

Née le 20 mai 1954 à Abidjan, Tanella Boni effectue ses études supérieures de philosophie à l’Université Paris IV-Sorbonne. Elle y obtient une licence de philosophie en 1976, une maîtrise en 1977 et un diplôme d’études approfondies en 1978. Elle soutient, en 1979, un doctorat de troisième cycle consacré à L’objet, le statut et la place de la théologie chez Platon et Aristote, puis, en 1987, un doctorat d’État ès Lettres et Sciences humaines portant sur L’idée de vie chez Aristote. Professeure titulaire de philosophie à l’Université de Cocody, devenue Université Félix Houphouët-Boigny, elle dirige le département de philosophie de 1982 à 1984. Elle est présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire de 1991 à 1997, directrice de programme au Collège international de philosophie de Paris de 1992 à 1998 et vice-doyenne de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences humaines de l’Université de Cocody de 1993 à 1997. Elle fut également vice-présidente du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de 2002 à 2006, consultante à l’UNESCO, chercheuse invitée à l’Institut d’études avancées de Paris, professeure invitée dans plusieurs universités et vice-présidente de la Fédération internationale des sociétés de philosophie de 2013 à 2018. Son œuvre traverse la philosophie, la poésie, le roman, la nouvelle, la littérature de jeunesse et la critique. Elle compte notamment Les Baigneurs du lac Rose, Matins de couvre-feu, Les Nègres n’iront jamais au paradis, Que vivent les femmes d’Afrique ?, La Diversité du monde, Chaque jour l’espérance, Ma peau est fenêtre d’avenir, Jusqu’au souvenir de ton visage, Là où il fait si clair en moi et Habiter selon Tanella Boni. Lauréate du Prix Ahmadou-Kourouma en 2005 pour Matins de couvre-feu, du Prix international de poésie Antonio-Viccaro en 2009 et de plusieurs autres distinctions récompensant son œuvre, elle était membre de l’Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et des diasporas africaines.

Notice institutionnelle complète de Tanella Boni : https://www.ascad.ci/web/membreascad/professeure-boni-tanella317/2?utm_source=chatgpt.com

Quatre manières d’habiter le monde

« Femme, Africaine, Philosophe, Poétesse » : ces quatre désignations ne constituent ni une simple énumération ni le résumé commode d’une biographie. Elles nomment les dimensions inséparables d’une même présence au monde. - Tanella Boni pense en femme, non parce que sa parole serait enfermée dans une identité particulière, mais parce qu’elle part de l’expérience concrète des corps, des blessures, des résistances et des luttes féminines. - Elle pense en Africaine, non pour se retirer dans une identité close, mais pour interroger le monde depuis un continent traversé par l’histoire, les violences politiques, les espérances et les puissances de création. - Elle pense en philosophe parce qu’elle soumet les évidences au travail patient de la question et du concept. - Elle pense enfin en poétesse parce qu’elle sait que le concept, à lui seul, ne peut recueillir toute la fragilité d’une existence, toute la profondeur d’une blessure ni toute la promesse d’une rencontre. Ces quatre dimensions ne se succèdent pas. Elles se nourrissent mutuellement et donnent à son œuvre son unité.

Femme : rendre aux femmes leur puissance d’agir

Dans Que vivent les femmes d’Afrique ?, Tanella Boni ne demande pas seulement quelles sont les conditions de vie des femmes africaines. Le titre porte déjà une exigence : que les femmes vivent pleinement, librement et dignement. Son interrogation ne réduit jamais les femmes à la condition de victimes silencieuses. Elle met en lumière leur puissance d’agir, leurs résistances quotidiennes et leur capacité à transmettre, à créer et à réinventer les formes de la solidarité. La condition féminine n’est donc, chez elle, ni une essence ni une fatalité. Elle est un espace de luttes, de négociations et d’invention de soi. Les femmes ne doivent plus être seulement les objets de discours politiques, sociaux ou philosophiques construits sans elles. Elles sont les sujets de leur propre histoire. Sa pensée devient ainsi une philosophie de l’agir au féminin, qui ne sépare pas la dignité des conditions concrètes permettant à chacune de prendre la parole, de disposer de son corps et de participer à la construction du monde commun.

Africaine : penser depuis un lieu sans s’y enfermer

L’Afrique, dans l’œuvre de Tanella Boni, n’est ni un décor ni une identité figée. Elle est un lieu de pensée. Penser depuis l’Afrique ne signifie pas se détourner du monde. Cela signifie partir d’une histoire, d’une mémoire et de situations concrètes pour adresser au monde des questions qui le concernent tout entier. Dans Matins de couvre-feu, Tanella Boni affronte la guerre, la violence politique et les déchirures sociales qui ont meurtri la Côte d’Ivoire. Mais elle ne se contente pas de raconter le chaos. Elle interroge ce que la violence fait aux êtres, aux mots, aux liens et à la possibilité d’un avenir partagé. Son identité africaine ne se transforme jamais en enfermement. Elle lui permet au contraire d’interroger les prétentions abstraites de l’universel. L’universel ne peut être véritablement humain s’il exige de certains qu’ils effacent leur histoire, leur corps ou leur lieu d’énonciation pour pouvoir y accéder. Tanella Boni porte ainsi une pensée enracinée et ouverte : consciente de son lieu, mais toujours disponible à la rencontre.

Philosophe et poétesse : penser ce que les mots peuvent encore sauver

La philosophie de Tanella Boni ne se contente pas d’énoncer de grands principes. Elle ramène constamment la pensée vers les existences concrètes. Qu’est-ce que la dignité lorsqu’une femme ne peut disposer de son corps ? Que signifie le vivre-ensemble lorsque certaines personnes sont privées de parole ? Peut-on parler d’humanité commune lorsque les droits, la mobilité et la reconnaissance restent aussi inégalement distribués ? Chez elle, la dignité ne relève pas d’une abstraction désincarnée. Elle se manifeste dans les relations que les êtres humains nouent entre eux. Elle se joue dans les gestes, les regards et les institutions par lesquels une personne est reconnue — ou refusée — comme pleinement humaine. La poésie prolonge cette interrogation. Elle n’est pas un embellissement du discours philosophique, mais une manière de penser. Le concept analyse, distingue et ordonne. Le poème recueille ce qui résiste à l’ordre : la blessure, le silence, la mémoire, l’exil, l’attente et la fragile persistance de l’espérance. Le concept demande ce qu’est la dignité. Le poème nous fait éprouver ce que devient un être humain lorsque cette dignité lui est retirée.

Tanella Boni ne place donc pas la poésie au service de la philosophie, pas plus qu’elle ne dissout la philosophie dans la poésie. Elle maintient entre elles une tension féconde. La philosophie apporte à la poésie la vigilance de la question ; la poésie rappelle à la philosophie que toute pensée véritable commence par une attention au vivant.

Habiter : inventer de la vie

Le verbe « habiter » occupe une place centrale dans la pensée de Tanella Boni. Habiter ne signifie pas seulement posséder un logement ou occuper un territoire. C’est pouvoir inscrire sa vie dans un espace, y nouer des relations, y préserver une mémoire et y ouvrir un avenir. Dans Habiter selon Tanella Boni, elle écrit : « Habiter, c’est inventer de la vie là où il n’y en a pas. » Habiter devient ainsi une lutte contre tout ce qui rend le monde invivable : la guerre, l’exclusion, le déracinement, la destruction de la Terre et l’effacement des voix fragiles. Une société peut offrir des habitations sans permettre véritablement d’habiter. On peut posséder un toit sans disposer de droits, vivre dans un pays sans y être reconnu, demeurer parmi les autres sans avoir de place dans leur monde. En nous invitant à habiter le monde en poète, Tanella Boni ne nous propose aucune évasion. Elle appelle à un sursaut de conscience : créer des liens là où s’installent les frontières et inventer de la vie là où les puissances de mort semblent avoir tout emporté.

Tanella Boni, le CIAP et la « présence africaine »

L’engagement de Tanella Boni ne s’est pas limité à l’enseignement, à l’écriture et à la recherche. Il fut aussi institutionnel. Elle savait qu’une pensée ne rayonne pas par la seule puissance de ses œuvres : elle a besoin de lieux de rencontre, de réseaux de transmission, de revues et d’institutions capables d’assurer sa présence dans la durée. Tanella Boni participa au Congrès mondial de philosophie organisé à Rome en août 2024. Elle ne prit cependant pas part à la réunion intergénérationnelle des chercheurs en philosophie africaine tenue le 5 août à l’Université Sapienza.

Cette rencontre posa explicitement le problème de la « présence africaine » dans la philosophie mondiale. Le constat ne portait pas sur la qualité ou le contenu de la philosophie africaine, mais sur son insuffisante organisation institutionnelle. Malgré la présence de nombreux chercheurs africains, les informations circulaient difficilement et les différentes initiatives demeuraient dispersées. Les participants décidèrent donc de ne pas multiplier les structures, mais de redynamiser le Conseil interafricain de philosophie, fondé le 3 janvier 1973 à Cotonou et dont Paulin J. Hountondji avait été le premier secrétaire général. Ils proposèrent notamment de prendre contact avec Tanella Boni, en raison de ses liens avec la famille de Hountondji et de sa capacité à contribuer à la recherche des textes juridiques et des archives du Conseil. Tanella Boni représentait ainsi un lien vivant entre les générations fondatrices du CIAP et celles qui entreprenaient de le reconstruire. Son expérience comme vice-présidente de la Fédération internationale des sociétés de philosophie renforçait encore la portée de son engagement en faveur d’une représentation africaine organisée dans les institutions mondiales. Après la rencontre de Rome, le colloque international tenu à Cotonou du 3 au 5 février 2025 en hommage à Paulin Hountondji confirma la nécessité de relancer le CIAP. En juillet 2025, Tanella Boni accepta de coprésider, avec Souleymane Bachir Diagne et Abel Kouvouama, la réunion qui officialisa cette relance et permit la constitution d’un nouveau bureau transgénérationnel. Elle accepta également, avec Abel Kouvouama, d’assurer la direction de Conséquence, la revue du CIAP restée en sommeil pendant plus de quarante ans. Le numéro consacré à Paulin J. Hountondji constitue historiquement la deuxième livraison de la revue. Tanella Boni y signe, avec Abel Kouvouama, le projet éditorial de la revue. Elle signe aussi la présentation du numéro et le texte inaugural intitulé « Paulin J. Hountondji : un honnête philosophe ». Ces textes prennent désormais la valeur d’un passage de témoin. En rendant hommage à Hountondji, Tanella Boni ne se contente pas d’évoquer une œuvre passée. Elle réaffirme la nécessité de poursuivre son combat pour l’autonomie intellectuelle, la production des savoirs en Afrique et l’organisation institutionnelle de la philosophie africaine. Elle n’a donc pas seulement contribué à la philosophie africaine par ses enseignements, ses livres et ses poèmes. Elle a aussi travaillé à lui donner une mémoire, une revue, une organisation et une voix collective.

Une œuvre et une responsabilité

La disparition de Tanella Boni ne laisse pas seulement derrière elle une œuvre à commenter. Elle nous confie des questions et des institutions dont nous devenons responsables.

Comment défendre la dignité sans la réduire à un mot ? Comment construire du commun sans effacer la pluralité des voix ? Comment penser depuis l’Afrique sans céder à l’enfermement identitaire ou à l’effacement de soi ? Comment habiter la Terre sans la rendre inhabitable ? Comment assurer à la philosophie africaine une présence organisée dans les débats du monde ?

Tanella Boni n’a pas édifié un système clos. Elle a ouvert des chemins entre la philosophie et la poésie, entre l’Afrique et le monde, entre l’expérience des femmes et l’exigence universelle de dignité. Elle a également travaillé à construire les lieux institutionnels nécessaires à la circulation de cette pensée. La professeure n’enseignera plus. La poétesse n’écrira plus. Mais ses livres continueront de nous enseigner, de nous inquiéter et de nous accompagner. Son engagement au sein du CIAP et de Conséquence continuera, lui aussi, de nous obliger.

Tanella Boni n’écrivait pas pour fuir le réel. Elle écrivait pour l’affronter, l’interroger et chercher, au milieu de ses violences, les conditions d’une existence digne. Tanella Boni a vécu, pensé, poétisé et institué.

À nous désormais de lire son œuvre, de transmettre sa pensée et de poursuivre les chemins qu’elle a ouverts.

Repose en paix, gardienne du sens.

Tes mots résonnent encore sur les chemins d'Afrique, d’Abidjan et bien au-delà.

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